Tous au travail… Oui, toi aussi !

Nous lisons ce matin, dans l’Évangile selon Matthieu (20, 1-16), la parabole des ouvriers de la onzième heure.
Ce jour-là, Jésus s’adresse à ses disciples qui s’interrogent sur ce qu’ils ont à gagner, eux qui ont tout abandonné pour suivre celui qui les a appelés. Par une image, celle de la vigne, Jésus leur répond que toute logique de ce monde sera renversé dans le Royaume des cieux.

Prédication

Chers Amis,
Frères et Sœurs,

Histoire d’un autre temps… Allons, donc

Cette histoire contée par Jésus n’est pas sans rappeler une époque que je n’ai connue que par des films ou des photographies, mais que nombre d’entre vous ont certainement vécue : la période des foins.

Ce travail nécessitait, avant l’arrivée des machines, des bras, des hommes, des femmes qui œuvraient aux champs. Et à cette époque-là, on ne comptait pas ses heures, d’autant plus si l’orage menaçait et qu’il fallait rentrer le précieux foin avant l’averse.

Ce tableau brossé par Jésus évoque ainsi les saisonniers qui aident aux vendanges, aux travaux de la ferme. J’y reconnais aussi les ouvriers du bâtiment, les « petites mains » de la restauration ou encore les Working poor, les travailleurs-pauvres. Mais j’y entends aussi, en bruit de fond, les abus dont ils sont victimes : non-déclarés, exploités, des salaires misérables, pas d’assurances sociales.

A entendre cette mise en scène du Maître et de ses ouvriers, on peut se dire, avec nos oreilles actuelles, que le maître de la vigne est naïf de croire que son arrangement passera comme une lettre à la poste ! Comment les ouvriers qui se sont éreintés toute la journée pourraient-ils accepter de recevoir le même salaire que ceux qui ont à peine mis à la main aux sarments ?

La revendication n’est pas si nouvelle.

Voilà certainement un texte qui aurait fait bondir les syndicats et associations de défense des chômeurs et à juste titre, je crois : A travail égal, salaire égal. On ne cesse de marteler le slogan, parce qu’il n’est pas encore une réalité. Mais c’est un texte d’un autre temps… Me direz-vous. Oui, mais il nous dit quelque chose à nous.

Une parabole de l’engagement, aussi politique

Cette parabole de Jésus à propos du Royaume nous amène à une autre actualité. Pas seulement, parce qu’il y est question de vendanges et que nous y sommes, mais parce que nous sommes à la veille d’élire les parlementaires fédéraux : Beaucoup sont invités (ou sur les listes), mais peu seront choisis. La question du climat, des salaires, du congé parental, de l’égalité homme-femme, des conditions de travail et de la responsabilité des multinationales sont au cœur des enjeux politiques présents et à venir.

Mais revenons à cette histoire d’ouvriers dans la vigne. Ce qui est évident, c’est que cette parabole prend soudain un tour qui dérange les principaux intéressés, les ouvriers d’abord. Si on peut relever la prodigalité du Maître, sa générosité qui le pousse à engager des ouvriers sans s’assurer de leur expérience et qui leur promet à chacun un même salaire, on comprend rapidement que ce sera cause de discorde. On se reconnaît alors certainement dans les propos des ouvriers du matin, eux qui ont trimé, peiné, sous la chaleur écrasante. L’école et l’éducation ne nous ont-elles pas appris la récompense ? Si tu travailles bien… Si tu as de bonnes notes… Enfin, vous connaissez… On est sans doute aussi interloqué par la réponse du Maître qui affirme faire ce qu’il veut de ses biens.

Une histoire qui se dévoile

Passé l’effet de surprise, la parabole est là pour nous dire quelque chose du Royaume des cieux, ou de Dieu, et renverser au passage toutes nos représentations d’un Royaume à l’image de notre monde. Tout d’abord, nous y découvrons un Maître qui va à la recherche d’ouvriers, et qui les engage. Qui n’attend pas qu’on vienne frapper à sa porte.

Engagés, oui, mais à quoi ? A travailler à sa vigne, sans plus de précision. Jeunes ou vieux, experts ou novices, tous sont embauchés. L’important est de se mettre au travail pour le Maître, à œuvrer dans la vigne qui représente d’abord le peuple de Dieu, mais aussi, et plus largement, le monde, la vie humaine.

Pas de place pour l’exclusion

Ici, pas de prime à l’ancienneté ! Pas non plus de licenciement lié à l’âge. Pas de période d’essai ni de stage, d’évaluation, de bilan de compétences. Tous ces outils qui servent à vérifier si chacun est adéquat et à sa place. Utiles, ces outils ne devraient jamais enfermer dans une catégorie, un modèle, un profil ceux qui en font souvent les frais : Tout s’explique, tu es, vous êtes ceci ou cela… Ni exclure ceux qui ne rentrent dans aucune des cases prévues : Désolé, vous êtes trop ceci, pas assez cela…

Ici, dans la vigne du Maître, chacun a une place, a sa place. Chacun est accueilli sans condition. Chacun est en marche, faisant route avec les autres.

Loin d’être une histoire syndicale, cette parabole a une portée synodale.

Car, j’ai découvert, en préparant ce culte, que le mot synode signifie dans un premier sens : « route ensemble », « voyage en compagnie ». Ou encore de « franchir le même seuil », « demeurer ensemble ».

Vous voyez la pointe : œuvrer ensemble pour le Royaume de Dieu, entrer ensemble au service d’un même Maître. Un appel à l’inclusion, pas à l’exclusion.

Mais cela signifie d’abord un changement, une conversion, qui commence par changer son propre regard sur soi, sur les autres et le fonctionnement du monde. Notamment sur ce qui nous paraît juste à nous, selon notre raison et notre logique comptable.

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Le Maître donne ce qui est juste. Qu’est-ce que cela signifie au juste?

Que chaque ouvrier reçoive ce que le Maître a promis à l’embauche?
Ou que chacun reçoive un salaire correspondant à son engagement?

Le Royaume n’a rien de syndical : chacun reçoit l’amour et la reconnaissance de Dieu, indépendamment de son entrée dans la foi, de ses mérites, de son zèle. Et donc, beaucoup de ceux que nous voyons comme premiers de classe pourraient bien se retrouver aux dernières places. Et les « mauvais élèves », comme nous nous risquons à les nommer parfois, recevoir les honneurs. Parce que ce qui compte, c’est d’aimer son prochain comme soi-même, au nom de l’amour de Dieu pour chacun de nous.

Un appel de chaque jour

Se mettre au travail dans la vigne du Seigneur, c’est changer de regard sur Dieu pour découvrir un Maître bon pour chacun, pas pour les plus dignes, mais pour chacun. Peut-être encore plus pour ceux qui ne pourront jamais se montrer dignes, ni prouver quoi que ce soit. Souvenons-nous au passage du brigand, voisin de Jésus sur la croix, qui reçoit cette promesse : « Aujourd’hui, tu seras au Paradis avec moi.(1) »

Œuvrer au Royaume, c’est aussi sortir d’une logique comptable, dominée par le salaire au mérite pour entrer dans la logique de la grâce et de l’accueil inconditionnel de chacun.

Alors, ce matin, comme tous les matins, le Maître vient à notre rencontre, nous appelle à travailler à son Royaume. Il nous veut à son service.

Il n’exige pas de nous notre CV ou nos références.

Il nous dit : « Allez vous aussi à ma vigne ! »

N’attendons pas. Ne cherchons pas d’excuse, mais au contraire, réjouissons-nous et mettons-nous au travail.

Sa grâce sera notre salaire.

Amen.

1Lc 23,43

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