Je ne parle pas ici de celles qui s’échappent de ma bouche lorsque je parle, mais celles que je me faisais au mois de mars, la mienne, celle de La Margelle et celle de ma paroisse au début et pendant la crise.
C’est peut-être un peu tôt pour faire un bilan. Quoique…
Le besoin de parler
Je pensais, lorsque les mesures de confinement ont été annoncées, que La Margelle, lieu d’écoute et d’accompagnement en Ville de Neuchâtel, serait sollicité par ceux et celles qui se trouveraient « coincés » à la maison, en proie à la solitude, ressentant un besoin quasi irrepressible de parler. J’imaginais une augmentation des appels. Or, il n’en a rien été. Nous n’avons pas croulé sous les nouvelles demandes.
La même démarche a été entreprise dans notre paroisse, comme dans les autres et les Églises cantonales, notamment l’EREN.
Le constat a été le même : nous n’avons pas été sollicités outre mesure. Qu’est-ce à dire ? Ce besoin de parler et d’être écouté était-il une projection de ma part ? Pourtant, mes initiatives de prendre des nouvelles ont été accueillies très positivement. Ces discussions ont été l’occasion de dire comment chacun vivait son confinement, plus ou moins bien, dire son ennui.
Le besoin d’écoute était bel et bien présent, je l’ai constaté. Et La Main Tendue a enregistré une forte hausse des appels à tel point qu’elle a dû engager de nouveaux bénévoles. Alors pourquoi les gens qui auraient besoin d’écoute ne se tournent-ils pas vers l’Église et ses services ?
Ma conclusion relative et personnelle : les Églises, paroisses et lieux d’accompagnement ne sont pas considérés d’abord comme des aides potentielles en cas de crise. La sécularisation a passé par là. Est-ce qu’on s’imagine que ces lieux ne sont là que pour ceux qui sont inscrits ou qui font partie du « club » ? Est-ce qu’on y recourt parce qu’on connaît quelqu’un qui y est actif ? Ce serait donc soit un lieu « élitiste », soit et d’abord une relation de personne à personne, avant d’être un recours à l’institution ? Ce n’est pas impossible, voire probable.
Un autre aspect non-négligeable est qu’en investissant quasi exclusivement dans la célébration, les Églises ont donné le signal, consciemment ou non, que L’Église, c’est pour les autres, pas pour ceux qui ne sont pas très cultes et qui ne se reconnaissent pas dans la célébration. Ainsi, on a oublié que l’Église pouvait ou devait être autre chose.
Un dernier aspect pourrait être la crainte de discours parfois culpabilisants à propos de la crise.
Le rôle social vs la célébration
Cela ne signifie pas pour autant que les Églises aient déserté la crise. Elles ont été actives mais par les œuvres d’entraide : CSP, EPER, CARITAS aux côtés d’autres institutions et associations religieuses et sociales.
Du côté de la paroisse, nous étions prêts à entrer en discussion pour des aides financières ou matérielles ponctuelles. Nous nous sommes approchés des services sociaux pour faire connaître notre ouverture. Sans résultat.
Il me semble (suis-je le seul ?) qu’on a oublié que l’Église compte parmi les acteurs sociaux, non seulement par les institutions parallèles (oeuvres d’entraide), mais surtout dans une dimension de proximité dans l’espace paroissial, local, régional.
Nous avons manifesté notre soutien et notre disponibilité par des téléphones et des publications destinés d’abord aux paroissiens âgés, ceux que nous connaissons.
Les médias ont relayé des images d’une précarité qui est soudainement apparue. Des files d’attente pour obtenir un cabas de nourriture nous ont tous bouleversés. Mais, ce qui m’a interpellé encore plus, c’est le silence et l’absence des représentants des Églises face à ce vrai problème de société. Il n’y a pas eu de prise de parole en lien avec cette pauvreté soudainement offerte à nos yeux.
J’ai plus entendu un appel au Conseil fédéral, appel issu d’abord des catholiques, de pouvoir reprendre les offices religieux. Mais, je n’ai pas entendu une même ferveur, un même empressement, pour venir en aide aux précarisés de notre société. Je pensais, j’espérais que la pauvreté matérielle et sociale était tout aussi importante que des célébrations. Je me trompais.
Ma conclusion relative et personnelle : les Églises sont perçues d’abord dans leur dimension liturgique. De leur côté, elles mettent en avant la célébration, comme seule forme de présence au monde. On l’a constaté dans tout ce qui a été développé sur internet pour rester en lien malgré l’absence de rassemblement. Je ne jette la pierre à personne, puisque nous l’avons fait, nous aussi.
La capacité à changer
La crise du COVID-19 va-t-elle changer quelque chose à la donne ? Cet arrêt sur image nous a contraints à revoir nos habitudes, notre manière de travailler et de fonctionner, à prendre conscience de ce qui vraiment important. On s’était promis de ne plus revenir au monde d’avant. On s’était dit…
Et alors ?
Dès que des mesures d’assouplissement ont été annoncées, on a vu des groupes se former à nouveau, on a demandé plus que ce que les autorités permettaient. On a parfois enfreint les règles. L’humain est un animal grégaire… Ou n’est pas.
À l’annonce d’une possible reprise des offices religieux dès le 28 mai, j’ai constaté des appels à « reprendre aussi vite que possible ». Sans forcément se demander comment. On a vite oublié le « aussi lentement que nécessaire » qui allait avec. « Nous d’abord » en quelque sorte1. Il ne s’agit pas seulement des aspects pratiques : nombre de places, désinfection des mains et liste de présence, mais de considérer cette reprise comme un nouveau départ, comme une réponse à des questions fondamentales soulevées par la crise du COVID-19 : notre rappport à la société en-dehors des rendez-vous communautaires, notre ouverture à ceux qu’on ne voit jamais dans nos rassemblements, notre manière d’être en lien au-delà des seuls rendez-vous dominicaux.
Au lieu de cela, on pense d’abord à un retour à avant, un retour à la normale, comme si le monde était redevenu normal, comme si rien n’avait changé. Ce que nous avons vécu serait donc juste une parenthèse, refermée maintenant et qu’on va vite oublier. Ça relève peut-être de l’anecdote, mais, dans la paroisse, on a repris le programme des cultes là où on l’avait laissé en mars, sans se poser la question de changements notoires. On continue…
Alors, où sont nos belles promesses ? Où est notre témoignage, personnel et communautaire, qu’un autre monde est possible. La possiblité nous est offerte de ne pas retomber dans nos ornières et on y court à grands pas. Parce que c’est rassurant. Je pensais, j’espérais que toutes ces plaintes d’une pression professionnelle insupportable, d’une course à toujours plus, d’une perte de repères trouveraient un écho pendant ces deux mois, pour repartir autrement. Je me trompais.
Ma conclusion relative et personnelle : nous n’aimons pas les changements et encore moins lorsqu’ils sont radicaux. Nous avons besoin de routines qui rassurent. Même si, au plus fort de la crise, nous étions prêts à tout revoir de nos comportements, avec des belles promesses à la clé, la progressive réouverture nous montre que nous ne sommes pas prêts à renoncer. Entre pression économique, sécurité sanitaire et idéalisme social, les autorités et nous avec naviguons à vue. Je pensais, j’espérais qu’une interruption des célébrations serait l’occasion de les penser d’une autre manière dorénavant, qu’il y aurait une envie de nouveauté, un renouveau possible. Je me trompais.
Autre chose… Oui, mais quoi ? Je ne sais pas, pas encore, je l’avoue.
En prenant un peu de hauteur, à l’image de Zachée2, je trouve que le jeune homme riche nous ressemble beaucoup ou que nous lui ressemblons beaucoup, c’est selon : « il s’en alla tout triste, car il avait de grands biens… (qu’il n’était pas encore prêt à laisser derrière lui) »3. Et nous, quels sont ces grands biens que nous n’abandonnerions pour rien au monde… même pas pour un autre monde, peut-être pas meilleur, mais différent ?
[Cet article pourra être modifié au gré de vos commentaires]
Je vous invite à lire cet article signé Pinkilla.
Photo mise en avant by Yann Allegre on Unsplash, autres photos : Pixabay
- on lira avec intérêt l’article de Blaise Menu dans Réformés ↩
- Luc 19, 1-10 ↩
- Marc 10, 17-30 ↩
Un commentaire de C. reçu par Messenger. C. n’aime pas (trop) commenter publiquement, mais C. m’a donné l’autorisation de relayer ses mots : Je partage en grande partie tes remarques. En tant que jeune pasteure, je me rends de plus en plus compte que la « presque » la seule chose qui compte pour la paroisse c’est le culte et la prédication. Je peux être excellente dans le culte de l’enfance, si mes cultes sont moyens, les paroissiens ne verront que cela. Le culte est malheureusement depuis de nombreuses années la vitrine de l’Eglise. Notre public cible est les + de 60 ans d’après les % de travail qui leur sont accordés. Pour le moment j’essaye de faire passer un projet pour l’enfance et les familles. ce dernier propose de passer de 10% à 30% de travail professionnel et pour le moment, cela pose problème au Conseil paroissial. Et concernant la reprise, dans l’EREN le conseil synodal a encouragé à faire des cultes de Pentecote. Nous l’avons donc fait ce matin. Ce que j’ai vu lors du culte (je présidais et mes collègues s’occupaient du service du culte et placement) montrait un manque de recul face au plan de protection. Les paroissiens etaient clairement à moins de 2m les uns des autres. et sans chant ni cène, je me pose la question de l’interet d’etre en présence. oui c’etait chouette de se revoir. Mais nous devons nos cultes sont extremement passifs! dans cette forme là, le culte en présence n’apporte quasiment rien par rapport au culte en ligne. A nous donc d’imaginer proposer former nos paroissiens à autre chose leur permettant d’etre aussi acteur du culte.
Ma réponse : merci, C., de ton message et de ton retour. En effet, le culte est et reste la seule préoccupation des conseils. Les paroissiens aussi n’attendent que ça, et gare si tu tentes qqch de pas ordinaire. Que viennent-ils chercher/trouver au culte ? Je n’en sais rien. « Ça nous fait tellement de bien. » est la réponse que j’ai souvent entendue, mais si on creuse un peu, on m’a dit : ça ne s’explique pas !
…
Essaie de ne pas lâcher ton projet. Les familles sont les grandes absentes des activités Eglise, sauf à de rares occasions.
Deux remarques collectives de Nicolas Friedli : 2 remarques collectives et ensuite je disparais, parce que je vous gonfle avec mes blogs:
1. La réflexion est bien venue d’un blog. Impensable de publier un tel texte sur Facebook (y compris les articles Facebook). Comment Jean-Marc aurait fait sinon?
2. Dommage que les commentaires soient tous sur Facebook (j’y contribue) alors qu’ils devraient: a) idéalement être reprises / compléments / critiques sur nos propres blogs; b) pourquoi pas de commentaires sur le blog; c) par dépit, une discussion ici, qui se perdra bien vite…
Amitiés à tou.te.s.
Un commentaire de Nicolas Friedli sur Facebook : Évidemment que le salut ne passera pas par des outils, même les blogs…
Mais je n’ai rien trouvé d’autre pour proposer des texte construits ( = structurés, avec des liens, des listes, des schémas, etc.), dans la durée ( = corpus de textes d’une personne), ouverts ( = sans conditions d’accès, contrairement aux journaux, revues, etc.), libres ( = pas sur un profil perso Facebook), variés ( = un texte, une photo, un podcast, une vidéo) et décentralisés ( = hors de rapports de synode et de journées de travail).
[NB; Je suis preneur de toutes les idées autres que les blogs, d’ailleurs, juste pour m’amuser, je construis théologique sous forme de wiki 😉 J’aimais beaucoup les forums, j’en pratique encore, mais personne ne veut y aller parce que Facebook, c’est mieux.]
Donc, pour le salut, la seule chose dont je suis certain, c’est qu’il n’y en aura pas s’il n’y a pas d’analyses sans concessions: excessives, brutales, délicates, fines, percutantes, etc.
Et des propositions sans concessions: loufoques, excessives, brutales, délicates, fines, percutantes, utopiques etc.
Le tri, vous le ferez dans tout cela. Mais si on n’a jamais tout cela, il ne se passera plus rien. [NB2: Vous, parce que je ne serai plus dans le circuit ecclésial quand vous parlerez de cela. Et que les non ministres, au final, n’ont jamais leur voix au chapitre]
[NB3: Ce message d’autodétruira une fois. Et sur ces entrefaites, j’attaque la section blog de theologique.ch.]
Merci, Maurice, de ton commentaire. Il m’amène à deux conclusions.
Avec d’autres échos, il me déculpabilise d’avoir fait quelque chose faux, de n’avoir pas été « à la hauteur ».
Ensuite, il met en lumière cette concurrence visible sur les réseaux sociaux le week-end. J’y ai trouvé de belles choses, mais il m’a fallu faire des choix. Une semaine m’aurait à peine suffi pour tout regarder. Parfois, j’ai eu ce sentiment : telle paroisse fait ceci parce que sa voisine le fait aussi. Le manque de coordination s’est aussi ressenti au sein même des équipes paroissiales. J’ai encore été frappé de l’absence d’initiatives de conseillers paroissiaux ou de bénévoles dans ce qui a été produit.
Comme si, seuls les professionnels savaient. Était-ce conscient ? Était-ce un complexe d’infériorité des non-professionnels.
Il est vrai aussi que nous avons dépensé beaucoup de forces mais, et je continue à l’affirmer, pas là où nous aurions dû.
Bien à toi.
Merci Jean-Marc pour ta réflexion. C’est vrai que les œuvres d’entraide en lien avec nos églises ont été très actives et que nous devons leur en être très reconnaissantes. A Genève depuis une année la collaboration s’est renforcée entre l’Eglise protestante et le Centre social protestant, des paroisses ont mis leurs temples à disposition pour loger des sans-abris, les aumôneries ont été très présentes auprès des malades et des soignants et ceci est mis en évidence ce jour dans un bel article de La Tribune de Genève: https://www.tdg.ch/sans-famille-les-mourants-se-confient-aux-aumoniers-198187718553.
En ce qui concerne le soutien par l’écoute active, la Plateforme interreligieuse de Genève a été mandatée par le canton pour s’occuper d’une des permanences téléphoniques. Cela permettait aussi d’offrir un soutien spirituel aux personnes qui souhaitaient un tel accompagnement.
Cette ligne n’a pas non plus été surchargée. Et ceci à mon avis pour deux raisons: d’abord des réseaux de solidarité de proximité (familles, voisinages, paroisses, communes) ont bien marché. Les gens avaient du temps et de la disponibilité pour se soucier des autres. Mais il y a eu aussi trop d’offres et pas assez de coordination,
Cette pléthore s’est aussi vérifiée à mon avis dans le domaine des célébrations, prières et méditations en ligne et sur les réseaux sociaux. Le dimanche matin il était possible de vivre une multitude de cultes sur Facebook alors qu’il y avait de belles célébrations proposées par des pros de la communication à la radio et à la TV. J’avais l’impression que nous avions beaucoup de peine à appuyer sur « pause » dans nos ministères, de faire confiance aux autres, de coordonner les efforts et les actions pour les rendre plus visibles et plus crédibles. Qu’avions-nous besoin de justifier ou de mériter ???
Angélique Neukomm sur Facebook : Si vous saviez ce que j en pense 🙈 je vous rejoins sur vos commentaires pertinents à 300% que l Eglise aime se parler et vivre avec elle même… et ne veut pas voir le monde autour d elle … les autres quoi ! On se conforte dans ce que l on fait et ce que l on a toujours fait et pourtant la société nous attend ailleurs aussi et oui !
Jean-François Ramelet sur Facebook : Jean-Marc Leresche
Nicolas Friedli Elio Jaillet
Karin Phildius, je ne suis pas très optimiste non plus, cela fait plus de 20 à 30 ans (voir plus …)que des sociologues nous interpellent à ce sujet et que l’on continue à faire toujours plus de la même chose … 10 cultes en ville de Lausanne par WE !!! Là où le bât blesse, c’est aux niveau de « l’état des lieux »; on ne le fait jamais avec lucidité, on l’édulcore. Notre constat n’est pas partagé par la majorité de nos collègues, nous défendons tous nos « silos » enfin nos « clochers »; beaucoup se sentent personnellement remis en cause lorsque l’on évoque cette exculturation et s’en défendent; d’autres ne voient pas le problème, ou estiment que c’est à cause du monde, de la société déchristianisée, du matérialisme, de la sécularisation et j’en passe … c’est une situation anxiogène et chacun y va de sa stratégie pour se rassurer. Peut-être un blog collectif, mais SVP pas de post it, ni de smiley.
Une réponse de Nicolas Friedli : Jean-François Ramelet
Blog collectif… non! Un blog est fondamentalement perso, jusqu’au nom de domaine et à la responsabilité.
En 1h, je monte un service de blog sur l’adresse reforme.ch et j’offre un blog à qui veut 😉 Mais je pense que c’est une mauvaise idée, parce qu’elle n’engage pas assez. C’est ce que je reproche aux blogs de Réformés…
https://theologique.ch/media-ou-communaute
Nicolas Friedli sur Facebook : Une journée romande… c’est l’assurance qu’il ne se passera rien. Une journée cantonale… aussi.
Créez des blogs, publiez! Ensuite, quand il y aura assez de matière et d’envie, les rencontres deviendront évidentes, spontanées et riches.
Ma réponse : le changement et le salut passeront donc par des blogs. Deviendrons-nous alors des influenceurs du web protestant, parce que tout se passe là dorénavant ?
Elio Jaillet sur Facebook : Je pense que les deux mouvements sont complémentaires et nécessaires. Mais je crois aussi que pas tout le monde est stimulé par les rassemblements, tout autant que certains en ont un besoin vital. Il est toujours possible de faire quelque chose d’un rassemblement, mais il faut que les bases du mouvement de reprise soient intégrées dans le rassemblement, que des objectifs soient formulés et que des tâches soient distribuées et les prochains rendez-vous fixés. C’est une question de gestion de projet et de technique d’animation – point sur lequel je me sens particulièrement insatisfait et où je lutte pour évoluer moi-même, avec mes pratiques. Karin Phildius
Tu n’es pas la seule que j’ai entendu parler de manifeste récemment : j’ai eu il y a peu une longue discussion avec une jeune ministre du canton de Vaud qui a aussi le souhait de poser une parole forte. Je crois bien qu’il y a un truc à faire ! Et en même temps, je rejoins Jean-Marc Leresche
: la croissance nécessite le travail de conversion et de rayonnement individuel.
Merci Jean-Marc de mettre des mots sur une frustration que j’ai en moi et que je ne savais pas trop exprimer. Pendant plusieurs semaines (et mois!) mon environnement professionnel était resté très calme, durant le semi-confinement. Et soudainement j’ai le sentiment d’être au milieu d’une ruche, les petites abeilles ministres et les petites abeilles bénévoles se dépêchent de reprendre leurs tâches, comme avant, après un temps d’hibernation. Je n’ai vu ou entendu aucune réflexion, presque aucune invitation à prendre de la distance.
Et je m’interroge aussi sur la quasi-absence de sollicitation de la société, que ce soit pour des accompagnements spirituels, mais aussi pour les services funèbres, alors même que les centres funéraires croulaient sous la demande.
Est-ce une question de communication comme le suggère David ? Probablement qu’il y a de ça, mais pas uniquement. Je crains qu’alors que nous espérions que la société prenne soudainement conscience de ses besoins spirituels et se rue vers nos églises, la prise de conscience ait été inverse : L’Eglise n’a finalement rien à nous apporter dans une situation de crise, d’autres sont plus à même de nous accompagner.
Commentaire de Karin Phildius sur Facebook : Au vu de ces echanges suscités par l’article de Jean-Marc, je vois que nous sommes plusieurs à nous poser les mêmes questions. Ne serait-ce pas une occasion d’ouvrir une journée romande sur ce thème et voir ce qu’il en sort ?
Ma réponse :Merci Karin de ton commentaire. Oui, nous sommes plusieurs à faire le même constat. De là à faire une Journée de réflexion sur ce thème… Je garde le souvenir de retraites d’Église où on a collé une ribambelle de post-it multicolores, où on a fait de jolis dessins. Les responsables nous ont dit pour conclure : « Merci à tous, on va reprendre tout cela… » Sauf qu’on ne reprend jamais rien. On tente de réinventer une roue qui n’avance plus.
Le changement ne peut venir que par nous, hélas, Ou plutôt heureusement ! La question est maintenant de savoir de quelle marge nous disposons pour agir. Quel risque je suis prêt.e à prendre et à assumer ?
Un collègue m’a dit un jour : « C’est plus facile de demander pardon que de demander la permission ! »
Réponse de Karin Phildius : Je te retjoins dans ta remarque critique, seulement, je pense aussi que se retrouver pour discuter de tout cela permet de faire émerger de l’énergie et intelligence collectives des pistes pour nos églises. Je pense aussi par exemple à une sorte de manifeste qui pourrait interpeller nos églises et montrer qu’il y a un courant qui n’est plus d’accord de continuer comme on le fait. Cela permettrait de faire pression sur nos autorités tant paroissiales que cantonales, et éviter d’être seul/e dans son coin à agir, à proposer.
Ma réponse : Ça deviendrait donc un engagement politique destiné à nos Églises. Une manière de leur rappeler que l’institution n’est pas (ou ne devrait pas) être un « monde dans le monde » fonctionnant en vase clos. Je n’y suis pas opposé sur le fond, mais je crains que ça se termine par une fin de non recevoir de nos directions. « On vous remercie, mais on a d’autres priorités… Il nous faut repenser la fréquentation des cultes… C’est important ! » Je suis pessimiste, je sais, mais la situation actuelle ne me laisse pas entrevoir grand-chose de mieux. Enfin, je garde l’espérance que quelque chose puisse changer. Et par nous d’abord, là où nous sommes. Si les autres voient que ça marche, ils risquent d’y venir.
Une réponse de Philippe Golaz sur Facebook : Oh oui ! Les post-it collés sur les murs et dont on ne reparle jamais !
Cher David,
Merci de ta réponse. Elle me touche d’autant plus que tu as été au front pendant cette crise. Tu as mouillé la chemise. Je ne sais pas quelles traces tu garderas de cette expérience dans ton ministère. Tu mets aussi le doigt sur l’essentiel : la peur du changement, et pas seulement en Église, malheureusement. Un ronron rassurant, surtout ne pas sortir de son cocon.
A lire les commentaires partagés sur FB, je prends conscience que nous sommes plusieurs à faire ce constat. Il me semble aussi que si changement il y a, il ne pourra venir que d’initiatives personnelles et pas d’en-haut, des directions institutionnelles. Mais, et je le remarque également, la marge de manœuvre qui nous est laissée n’est pas très vaste. On=le conseil a beau dire : « On te fait confiance… », « C’est un laboratoire ou une page blanche… », il y a quand même une attente qu’on fasse ce qui est habituelle.
Ce qui se révèle aussi, c’est une approche très productiviste de nos engagements : « Y avait combien de personnes ? »
Heureux de te savoir dans le même bateau et à regarder dans la même direction.
Avec mes amitiés.
Commentaire de Jocelyne Mussard sur Facebook : Helas oui je ne peux qu’être en accord avec ce que tu dis Jean-Marc et ce que je lis dans les commentaires . Me suis inscrite sur la ligne telephonique mise en place par l’eren: zéro appels! Effectivement on continue de ne penser ( presqu’) qu’aux cultes, toujours dans la même forme habituelle/ traditionnelle. Il a fallu insister pour que le CP décide de réunir. J’ai l’impression qu’on est complètement à côté de la plaque, et que de plus il y a une invraisemblable inertie, voire finalement une certaine forme de paresse et d’abandon dans notre église…
Commentaire de Jean-François Ramelet sur Facebook : A part ça je ne pense pas que ce soit juste une question de « forme », ni de langage, comme on l’entend parfois; c’est plus profond que cela. Notre parole est perçue comme résonnant faux tout simplement, c’est terrible à dire. C’est une façon d’être qu’il nous manque, une manière d’être ajusté et libre. Je suis sur que je ne suis pas le seul à me laisser évangéliser par d’autres, des athées. Je pense qu’il faut que l’on arrête aussi de penser « communauté »; on est devenu des fétichistes de la communauté (on se rassure comme on peut) dans lesquelles on finit par se contenter de « l’entre soi » . Ce qui s’est passé avec Jean Vanier, ce qui se passe avec Enzo Bianchi me laisse à penser que c’est dangereux et que l’on s’y brûle les doigts. Je pense qu’il nous manque des outils philosophiques et théologiques pour mieux penser notre être au monde. Nous avons trop pensé « religion = relier » alors que c’est plutôt relire, interpréter. James Woody
a fait un excellent article récemment sur le sujet. Je pense que l’on doit continuer à prêcher, mais une parole forte et pas molle. A voir ce qui s’est produit sur FB durant ce confinement, nous sommes devenus des « animateurs » et nous faisons de la distraction au sens pascalien du terme. Pas étonnant que l’on ait déconfiné les églises en même temps que les Zoos et les salons de massage (je n’ai rien contre eux bien au contraire, ils sont meilleurs que nous dans le divertissement). Jésus nous met en crise, en cela que sa Parole nous oblige à nous situer, mais notre parole est-elle encore décisive ou passe-t-elle inaperçu ?
Commentaire de Nicolas Friedli sur Facebook : Je vois et je teste. Quand j’ai fait https://mariage-protestant.ch/, c’était juste pour montrer aux responsables ecclésiaux comment on sort du radar, comment on peut en disparaître complètement, comment y revenir. Prouvé noir sur blanc, en live… Mais tout le monde s’en fiche, on fait des cultes!
Commentaire de Marie-Laure Krafft-Golay sur Facebook : Complètement sur la même longueur d’ondes que toi, et désolée de constater que mes intuitions pas très réjouissantes sur l’Eglise, notre Eglise, nos paroisses, se vérifient peu à peu. Je pense qu’à part quelques exceptions, heureusement qu’il y en a, nous sommes déjà entrain de manquer l’opportunité d’une vraie remise en question. Merci Jean-Marc…
Commentaire de Jean-François Ramelet sur Facebook : Merci pour ces réflexions. J’ai toujours pensé que l’Evangile proposait une méthode : « commencer par soi d’abord » et je ne comprends pas pourquoi nos Eglises n’arrivent pas à faire leur introspection, en regardant la réalité en face, même si elle fait mal. Notre foi ne devrait-elle pas renforcer notre être intérieur pour accueillir cette réalité sans qu’elle nous démoralise ? Nombre de baptêmes, mariages et Services Funèbres en chute libre, notre parole est devenue insignifiante et n’entre plus en résonance avec nos contemporains. Comme le dit depuis de nombreuses années Danièle Hervieu-Léger, nous sommes « exculturés », nous glissons gentiment mais surement hors du radar. Le changement c’est maintenant ou jamais.
Commentaire de Nicolas Friedli sur Facebook, en réponse à J.-F. Ramelet : « Hors du radar », c’est presque exactement ce que j’écrivais à Jean-Marc ce matin en privé. Mes mots: « À mon avis, les Églises sont simplement sorties du « radar des gens », du panorama de l’existant. »
Ma réponse : « Hors du radar… », mais alors quel avenir pour les institutions ? Sont-elles vouées à mourir de leur (belle) mort ? Si le changement, c’est maintenant ou jamais, à voir ce que nous proposons en Église, j’ai bien peur que ce ne soit… jamais.
Cher Jean-Marc,
Merci pour cette profonde réflexion. Un élément concernant la visibilité de nos offres d’accompagnement: d’une part, nous ne savons pas bien les communiquer au « grand public », car les Eglises ont bien du retard en matière de comm’ et d’autre part, nous ne savons pas les communiquer à notre public, puisque l’étude européenne faite il y a quelques années sur les confirmés révélait que 90% d’entre elles et eux ignoraient que l’Eglise offrait de l’accompagnement spirituel et donc, en quoi cela consiste. Dès lors, il me semble difficile d’exister dans ce domaine de l’accompagnement spirituel et existentiel sans un grand travail de communication.
Quant à l’attitude face à la précarité, j’ai trouvé décevant mais pas étonnant qu’aucun·e ministre ne propose d’initiatitve de type « reverser une partie de nos salaires à des oeuvres » pendant cette période. Car si le travail est resté, il a baissé et un don d’une centaine de CHF par mois n’aurait pas été la mer à boire pour de nombreux·ses ministres. Mais ce genre d’initiative demande de l’esprit d’initiative et celui-ci a surtout été mis au service de la poursuite des activités, d’une continuité plutôt que d’un instant de réflexion pour faire rupture. C’est une lecture toute personnelle qui n’engage que moi et ne veut juger personne: chacune et chacun a fait au mieux. C’est surtout le signe pour moi que nous sommes restés sur les rails des habitudes, bonnes comme mauvaises, que rien n’a changé, n’a été osé, sur le fond malgré les changements de formes.
Enfin pour le changement radical, je l’appelle comme ça, il est au final assez normal qu’il n’arrive pas, car j’ai l’impression que nous avons surtout besoin d’être rassuré·e·s. Retrouver nos routines, toutes toxiques soient-elles, c’est très rassurant. Pour les cultes, c’est le lieu de normalité par excellence et il est donc logique qu’il reprenne très vite, pour rassurer tout le monde. Cela n’interdit toutefois pas de le repenser, mais l’effort reste exactement le même qu’avant pour le coup.
Merci, cher Elio, de ton commentaire. Tes mots rejoignent aussi ceux partagés il y a peu avec une collègue : si nous ne proclamons pas un changement dans nos habitudes, qui le fera? Le Royaume ne commence-t-il pas par un changement personnel, un regard différent sur la réalité?
Nos articles y contribuent peut-être, ou sûrement là où nous sommes.
Merci de tes encouragements. Amitiés, JM
Merci pour cet article. Il est lucide, mais surtout et étrangement il émane de la beauté. Tu vois juste pour l’élan général je pense. Je ne suis pas certain que nous soyons si nombreux à espérer le changement en réalité. Mais qu’importe, en ce qui me concerne. Je ne suis pas ministre, mais je sais qu’à l’avenir je refuserai ou opposerait une résistance à certaines routines, celles qui voilent ou cachent la venue du Royaume dans nos vies, celles qui voilent la valeur et la mission des rencontres physiques. J’ai beaucoup à digérer encore. Mais j’ai une grande espérance. Take care!