Prédication lors du culte du dimanche 02 août 2026 au temple de Peseux.
Anne Kaufmann à l’orgue.
📖 Textes : Psaumes 145 et Evangile selon Matthieu 14, 13-21
Chères Amies, chers Amis,
Je vous invite à un voyage dans le temps : il y a une trentaine d’années. Variété française, Francis Cabrel. Une chanson «Assis sur le rebord du monde». Je vous lis les premières paroles :
Si j’ai bien toute ma mémoire
Disait Dieu dans un coin du ciel
J’avais commencé une histoire
Sur une planète nouvelle, toute bleue
Bleue, pour ne pas qu’on la confonde
Je vais aller m’asseoir sur le rebord du monde
Voir ce que les hommes en ont fait
Et la chanson se termine sur ces mots :
Dieu qui s’est assis sur le rebord du monde
Et qui pleure de le voir tel qu’il est.
Alors, si Dieu lui-même pleure sur l’état du monde. Il n’y a plus qu’à désespérer ! À voir le monde tel qu’il est, par le petit bout de la lorgnette des médias, on ne peut que désespérer ! Et ces dernières semaines avec les vagues de canicules et les incendies, tout concourt à se résigner et à désespérer ! Alors pourquoi être ici et espérer une parole qui nous fasse du bien ?
Dieu n’est pas celui de la chanson
Sauf que le Dieu que nous a fait entrevoir Jésus-Christ n’est pas assis sur le rebord du monde.
Il n’est pas ce spectateur passif et pleurant. Dieu est dans le monde, il agit au cœur même du monde, même si cela nous paraît difficile à entendre et plus encore à voir. Alors, pour nous aider un peu, la page d’Évangile de ce matin vient me donner, nous donner, un nouvel élan de foi et d’espérance : Jésus qui nourrit une foule.
Ce qui me plaît, dans cette page, c’est que Jésus n’est pas le centre d’intérêt. Enfin si. Il l’est d’abord pour les foules qui le suivaient parce qu’il guérissait leurs malades et les enseignait. Il est le centre d’intérêt pour les disciples qui, le soir tombant, l’interpellent : il faut que ces gens aillent se nourrir. Mais, la réponse qu’il donne décentre l’attention de sa personne pour mettre les disciples au centre : «Ces foules n’ont pas besoin de s’en aller. Donnez-leur vous-mêmes à manger». Étonnement des disciples. Ils ont bien pris toute la mesure qui sépare d’un côté ces milliers de gens dont les estomacs commencent à crier famine et de l’autre cinq pains et deux poissons. A bien compter, cela devrait à peine dépasser une miette et une écaille par personne et encore, si on n’est pas trop généreux sur les parts.
La générosité dans des gestes ordinaires
C’est alors que Jésus rappelle par un geste et quelques paroles que tout est entre les mains de Dieu. Jésus, lui qui a guéri les malades que la foule lui présentait, lui qui a rendu la vue à des aveugles, des pieds à des impotents, la dignité à ceux qui n’en avaient plus, Jésus, lui, aurait pu dresser une table richement garnie. Mais non. Il fait avec ce qui est là : cinq pains et deux poissons. «Trois fois rien !» disaient les disciples. «Un bon début !» affirmait Jésus. Il place alors cette modeste nourriture dans la prière à Dieu.
C’est alors que les disciples deviennent le centre de l’action : ayant rompu le pain, Jésus envoie ses amis les distribuer et pas par parcimonie, mais avec largesse, afin que chacune et chacun mange à sa faim. Et une fois tout le monde repu, il y a encore des restes. Une jeune catéchumène avait réagi avec ces mots à ce texte : «Ce qui est fou, c’est qu’il y a beaucoup plus à la fin qu’au début !» Rappelez-vous : cinq pains et deux poissons contre douze corbeilles pleines de restes après avoir nourri plus de cinq mille personnes.
Un texte fou !
Oui, ce texte est fou ! Dans le bon sens de la folie. D’abord, il nous fait voir un Dieu généreux au-delà du raisonnable, qui donne sans compter, sans condition à ces foules qui n’ont rien fait pour mériter une telle grâce. Il ne donne pas seulement, il multiplie, il amplifie ce qui est bon. Dans un monde où tout se marchande, se monnaie, se gagne, c’est une folie.
Ce texte est fou aussi, parce qu’il me fait me décentrer de ce qu’une partie monde me donne à voir. Il me fait du bien. Il me redonne une bouchée d’espoir quand j’entends qu’on pleure de voir le monde tel qu’il est. Il me fait du bien, pour deux raisons au moins et j’aimerais vous les partager, comme un morceau de pain. Libre à vous de les savourer ensuite.
La première raison, c’est le souci que Jésus et les disciples ont des foules. D’abord, Jésus qui est pris de compassion, qui guérit les malades qu’on lui présente. En Jésus, c’est Dieu qui se penche sur ceux et celles qui ont sont fatigués, chargés, qui recherchent une présence et une écoute. Ce n’est pas dit, mais sans doute que Jésus avait aussi des paroles qui faisaient du bien. Et c’est tellement important d’échanger des paroles, des gestes qui font du bien.
Et il y a aussi les disciples qui, eux, se soucient des foules au fil des heures : il faut qu’elles s’en aillent trouver de quoi se nourrir. Si l’homme ne se nourrit pas de pain seulement, c’est important de prendre soin de ceux et celles qui ont faim concrètement, qui manquent de ce qui nous est ordinaire.
Dans un monde et une société où la productivité et l’individualisme prennent de plus en plus de place, souvent au détriment des plus vulnérables, relire cette page, imaginer Jésus, les disciples et les foules unis dans un moment de partage et d’humanité me fait du bien.
La seconde raison, c’est que Jésus met ses amis en action. Il n’est pas seul à la manœuvre, ce n’est pas le génie d’Aladin. Les disciples deviennent les collaborateurs de Jésus. Derrière ce «Donnez-leur vous-mêmes à manger», il y a la confiance que Jésus fait à ses amis qu’ils peuvent, eux et avec ce qui est là, nourrir ces foules. Faire avec plutôt que faire pour. On l’entend souvent, mais là, il y a du concret. Il y a une invitation à se décentrer de soi seul pour se mettre ensemble à la manœuvre.
Notre impossible et son possible
Cet épisode de la vie de Jésus, comme beaucoup d’autres, n’est pas à prendre au sens littéral, au pied de la lettre, vous l’avez deviné. Mais, le sens que j’en retire c’est qu’en confiant notre impossible à Dieu, il peut en faire son possible en comptant sur nous. Et que ce sont dans des gestes très concrets, ordinaires, si ordinaires qu’ils pourraient passer inaperçus, que la générosité et l’amour de Dieu prennent corps et se réalisent.
Dans notre quotidien, ne sommes-nous pas comme les disciples ? Je ne peux nourrir tous les affamés de la terre, il m’est impossible de sauver le monde, ni éteindre les incendies, ni infléchir les décisions de certains dirigeants de la planète toute bleue. Bien sûr que non. Mais, ce n’est pas non plus ce que Dieu me demande, nous demande. Chaque jour, dans nos rencontres, il fait résonner ces mots «Donnez-leur vous-mêmes à manger» et ne vous souciez pas de savoir s’il y aura assez ou non. Dieu y veillera.
J’ai essayé de regarder au rebord du monde, mais je n’ai pas vu Dieu qui pleurait. Parce qu’il est au cœur du monde et qu’il agit avec toutes les bonnes volontés de la terre. Et au détour d’une lecture, j’ai trouvé, comme en écho, ces paroles attribuées à Théodore Roosevelt : «Fais ce que tu peux, là où tu es et avec ce que tu as».
Jésus ne disait pas autre chose : «Donnez-leur vous-mêmes à manger». Et Dieu est au milieu de nous. Il pourvoira.
Amen.
🎤 Une autre prédication sur le même thème : Donnez-leur vous-mêmes à manger.