Tu es mon frère

Troisième billet consacré aux relations interpersonnelles qui se base sur le livre Exister du psychiatre Robert Neuburger. Comme précédemment, je vais essayer de mettre ce que dit Neuburger en perspective de la relation à Dieu et à ma foi. Ce faisant, j’essaie de répondre à ce commentaire d’Elio Jaillet.

frères, si semblables, si différents
 

Intéressons-nous à la relation fraternelle et lisons d’abord ce qu’en dit Neuburger :

[Cette relation] est ce que l’enfant apprend au contact de ses « frères ». J’entends par là les autres enfants de sa propre famille ou les enfants qu’il va connaître à la crèche ou plus tard à l’école maternelle, voire simplement au square dans le bac à sable (…) La relation fraternelle nous relie à d’autres êtres que nous élisons comme étant des « frères » au sens de « semblables » (…) Le maître-mot de cette relation est le partage, le fait de vivre une expérience qui prend consistance parce qu’un autre la partage, d’exister dans ce plaisir partagé.

Exister, pp. 27-28

Le psychiatre emploie le masculin, mais ce qui est dit ici et dans ce qui suit peut (voire doit) s’entendre aussi au féminin, et ainsi passer de frères à sœurs.

Mes frères que je me choisis

De ce court extrait, je peux déjà dégager deux pistes de la fraternité. D’abord une fraternité de fait, biologique, où chacun, issu d’une même mère, est porteur d’un même patrimoine génétique et ensuite une fraternité de choix, sociale, où je me choisis ceux qui deviendront mes frères ou mes sœeurs. Ce qui va guider mes choix, ce sera l’envie de partager quelque chose de commun, ce qui me communiquera le sentiment d’exister.

On voit déjà poindre la compréhension religieuse de la fraternité, dans ce sens où je rejoins une communauté où je peux partager des valeurs qui me font sentir exister dans le partage d’une foi en un même Dieu, d’une même espérance et d’un même credo. D’ailleurs, ne parle-t-on pas des communautés religieuses composées de frères et/ou de sœurs1 ?

Un cloître
 

Sacrés frères

Les histoires bibliques font la part belle aux familles et notamment aux relations entre frères. Mais étrangement, ces photographies familiales mettent plus en évidence des relations conflictuelles qu’harmonieuses. Pensons par exemple à Caïn et Abel, Esaü et Jacob, Joseph et ses frères. Cette approche n’étonne pas Neuburger :

Les premiers rapports sont souvent rugueux. Découvrir que l’on n’est pas le seul de son espèce dans le regard maternel est une rude épreuve qui engendre ce que Lacan appelle le complexe de fraternité. Sur ce point, le psychanalyste était nanti, ayant un frère qui, non seulement lui faisait de l’ombre à l’intérieur de sa famille, mais aussi était frère en religion, donc lui volait une part important de regard de Dieu.

Exister, p. 27

Cette référence à Lacan n’est pas sans rappeler une parabole célèbre de Jésus, celle du fils prodique, et cet extrait notamment, le reproche de l’aîné à son père :

(29) Mais lui répondit : « Cela fait tant et tant d’années que je suis à ton service ; jamais je n’ai désobéi à tes ordres. Et pas une seule fois tu ne m’as donné un chevreau pour festoyer avec mes amis. (30) Mais quand celui-là revient, “ton fils” qui a mangé ta fortune avec des prostituées, pour lui, tu tues le veau gras !

Évangile de Luc 15, 29-30.

La relation à Dieu

Comme déjà évoqué dans le billet à propos de la relation nourricière, Dieu est notre origine commune. Il est ce Dieu nourricier d’un amour sans limite. Dans cette perspective croyante en Jésus-Christ, nous sommes appelés enfants de Dieu :

(1) Voyez quel amour le Père nous a témoigné pour que nous soyons appelés enfants de Dieu! Et nous le sommes! Si le monde ne vous connaît pas, c’est qu’il ne l’a pas connu, lui. (2) Bien-aimés, nous sommes maintenant enfants de Dieu, et ce que nous serons un jour n’a pas encore été révélé. Mais nous savons que, lorsque Christ apparaîtra, nous serons semblables à lui parce que nous le verrons tel qu’il est. (3) Toute personne qui possède cette espérance en lui se purifie comme lui-même est pur.

Première lettre de Jean 1, 1-3

Mais la relation de Dieu à l’humain n’est pas que verticale (ou asymétrique), elle est aussi horizontale, en Jésus-Christ. En lui, c’est Dieu qui offre un vis-à-vis, un semblable, un frère à l’humain, qui permet alors de se relier au Divin, de le voir à notre hauteur.

Souvenirs d'enfance
 

Du Fils au frère

Ainsi, de Fils de Dieu le Père, Jésus se fait frère des humains. Lors de son baptême, la voix venant du ciel2 qualifie Jésus de Fils, qui bénéficie de l’amour (ou l’approbation) du Père :

(16) Dès qu’il fut baptisé, Jésus sortit de l’eau. Alors le ciel s’ouvrit pour lui et il vit l’Esprit de Dieu descendre comme une colombe et venir sur lui. (17) Au même instant, une voix fit entendre du ciel ces paroles: «Celui-ci est mon Fils bien-aimé, qui a toute mon approbation.»

Évangile de Matthieu 3, 16-17

Plus loin, lors de la transfiguration, cette même voix se fera à nouveau entendre aux trois disciples témoins de cette scène et légitimera Jésus à être écouté en tant que fils :

(35) Et de la nuée sortit une voix qui dit: «Celui-ci est mon Fils bien-aimé: écoutez-le!»

Luc 9, 35

C’est le Prologue de Jean qui opère la transition du Fils du Père au frère, semblable :

(14) Et la Parole s’est faite homme, elle a habité parmi nous, pleine de grâce et de vérité, et nous avons contemplé sa gloire, une gloire comme celle du Fils unique venu du Père.

Évangile de Jean 1, 14

Ainsi, en Jésus-Christ, c’est la parole de Dieu, force de création et de relation, qui devient un habitant de ce monde, semblable aux autres.

La lettre aux Philippiens ne dit pas autre chose :

(6)… Jésus-Christ: lui qui est de condition divine,
il n’a pas regardé son égalité avec Dieu comme un butin à préserver, (7) mais il s’est dépouillé lui-même en prenant une condition de serviteur, en devenant semblable aux êtres humains. Reconnu comme un simple homme (…)

Philippiens 2, 6-7

Tous frères, vraiment ?

On pourra certainement se demander si nous sommes vraiment tous frères et sœurs. En humanité, certainement, puisque nous partageons une commune condition : celle de vivants et de mortels appartenant à la famille homo sapiens.

Bien plus encore, à la lecture de Neuburger, et dans son chapitre consacré à la dépression, on prend conscience qu’aucune catégorie, fût-elle le résultat d’un diagnostic médical plus ou moins justifié, n’enlève la qualité fraternelle de chaque être humain :

(…) en considérant que la plupart des déprimés sont des sujets normaux confrontés ou ayant été confrontés à un environnement anormal. Le « déprimé » est d’abord notre frère : il n’y a pas de destin programmé.

Exister, p. 144.

Remarquez que les guillemets portent sur déprimé et non sur frère. Le premier pouvant être questionné, le second terme ne l’est pas.

Pour en revenir à l’approche des Écritures, Jésus va redéfinir la relation fraternelle, mais plus largement celles des membres de la famille, au-delà des seuls liens du sang :

(48) Mais Jésus lui répondit : Qui est ma mère ? Qui sont mes frères ? (49) Puis, désignant ses disciples d’un geste de la main, il ajouta : Ma mère et mes frères, les voici. (50) Car celui qui fait la volonté de mon Père céleste, celui-là est pour moi un frère, une sœur, une mère.

Évangile de Matthieu 12, 48-50

On notera au passage qu’il n’y a pas de redéfinition liée au Père, puisque Dieu est seul Père pour tous les humains : « Ne donnez pas non plus à quelqu’un, ici-bas, le titre de « Père », car pour vous, il n’y a qu’un seul Père : le Père céleste. » (Matthieu 23,9).

Un beau tableau de famille
L’apôtre Paul fera allusion, notamment dans sa seconde lettre aux Corinthiens à de faux frères qu’on peut entendre comme des prédicateurs itinérants, porteurs de messages jugés hérétiques par Paul.

Ma relation à Dieu

Ma relation à Dieu se trouve dès lors stimulée par cette réflexion qui me conduit à regarder mon prochain avec les yeux d’un frère et à le considérer comme un frère, une sœur. Car, en lui, c’est Dieu que je suis appelé à aimer :

(19) Quant à nous, nous aimons parce que Dieu nous a aimés le premier. (20) Si quelqu’un prétend aimer Dieu tout en détestant son frère, c’est un menteur. Car s’il n’aime pas son frère qu’il voit, il ne peut pas aimer Dieu qu’il ne voit pas. (21) D’ailleurs, Christ lui-même nous a donné ce commandement : que celui qui aime Dieu aime aussi son frère.

Première lettre de Jean 4, 19-21

Je crois que tout est dit dans ces quelques mots : une verticalité en cet amour premier de ce Dieu nourricier qui me précède et me dépasse. Ce Dieu qui a créé chacun·e à son image et capable d’aimer. Ensuite, cet appel à l’horizontalité dans la reconnaissance de l’autre, quel qu’il soit, comme mon frère, et frère de Jésus-Christ. Enfin, une cohérence à défendre, un rappel à y revenir toujours et encore : la verticalité n’est rien sans l’horizontalité et vice-versa.

Questions à (se) poser :

  • Quelles personnes ont été, dans ma vie, des frères ou des sœurs, également au-dela du cercle famillial ?
  • La construction de soi, au contact de frères, passe-t-elle toujours par la confrontation ?
  • Comment ma relation à Dieu influence-t-elle ma relation à mes frères en humanité ?
  • Est-ce que je fais une différence entre frères en humanité et en Christ (ou en Dieu) ?

  1. Dans son livre, Neuburger rappelle que dans certaines langues, à l’image du grec et du latin, il existe une distinction de mots pour désigner des frères de sang des frères de foi (Exister, pp. 38-39). 
  2. Une manière de définir Dieu dont la voix est créatrice, notamment de relation (voir par exemple Gn 3) et de paix, puisque les Évangiles y ajoutent la manifestation d’une colombe. 

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